Une nouvelle étude du climat d’il y a 15 millions d’années montre qu’une Terre durablement soumise à une forte concentration de CO₂ peut devenir beaucoup plus chaude que celle que nous connaissons aujourd’hui. Mais notre température future dépend encore, pour une très large part, de ce que nous allons continuer à émettre.
Première partie — L’essentiel
Le chiffre le plus important n’est peut-être pas 1,4 °C, mais celui que nous n’avons pas encore atteint
La Terre s’est déjà réchauffée d’environ 1,4 °C depuis l’époque préindustrielle. Mais personne ne connaît encore la température maximale à laquelle nous allons nous arrêter. Indicators of Global Climate Change 2025
La raison est simple : nous continuons à émettre massivement du CO₂.
Tant que nous brûlons du charbon, du pétrole et du gaz — transports routiers, aviation, navigation maritime, industrie, énergie, chauffage — nous augmentons la quantité totale de CO₂ accumulée dans l’atmosphère et donc le niveau de réchauffement auquel nous exposons la planète.
Les connaissances actuelles montrent une relation forte entre le réchauffement et la quantité totale de CO₂ émise. Tant que les émissions nettes restent positives, le réchauffement maximal continue donc à augmenter. GIEC — cycle du carbone et émissions cumulées
Et si nous arrêtions demain ?
La température ne redescendrait pas immédiatement.
Si seules les émissions nettes de CO₂ devenaient nulles, les modèles indiquent que la température moyenne mondiale se stabiliserait assez près du maximum atteint. La concentration de CO₂ commencerait en effet à diminuer, car les océans et les écosystèmes continueraient à en absorber.
Mais si l’on imaginait un arrêt très rapide de l’ensemble des combustions fossiles, un autre phénomène apparaîtrait : la disparition des aérosols polluants, notamment les sulfates, qui ont aujourd’hui un effet refroidissant.
Dans les expériences où toutes les émissions sont brutalement arrêtées, leur disparition peut provoquer quelques dixièmes de degré de réchauffement supplémentaire au cours de la première décennie, avant que la diminution du méthane, du CO₂ et des autres gaz à effet de serre ne prenne progressivement le dessus. Matthews & Zickfeld — arrêt des GES et des aérosols
On peut donc retenir une image simple :
un maximum atteint assez rapidement, éventuellement précédé de quelques dixièmes de degré supplémentaires, puis une longue période proche du plateau, avant une lente tendance au refroidissement.
Cette trajectoire exacte reste incertaine, mais une chose est claire : arrêter les émissions n’efface pas le changement climatique déjà produit.
L’inertie de la Terre se poursuit pendant très longtemps
Même lorsque la température moyenne de l’air se stabilise, la Terre n’est pas revenue à l’équilibre.
L’océan profond peut continuer à se réchauffer et à redistribuer la chaleur pendant des siècles, voire des millénaires. Les grandes calottes glaciaires réagissent elles aussi très lentement et peuvent continuer à perdre de la masse longtemps après la stabilisation de la température mondiale. Rapport sur le climat changeant du Canada 2026
Le niveau marin poursuit donc sa hausse.
Autrement dit :
arrêter le réchauffement de l’atmosphère n’arrête pas immédiatement le changement du système Terre.
Une nouvelle étude du Miocène change notre regard sur le très long terme
Le 25 septembre 2026, une étude publiée dans Nature Communications a réévalué le climat de l’Optimum climatique du Miocène, il y a environ 15 millions d’années. Zhu et al. — étude originale
Les chercheurs estiment désormais que la température moyenne de la planète était alors d’environ :
+7,5 °C par rapport au niveau préindustriel.
Cette estimation est nettement supérieure à plusieurs reconstructions précédentes.
Le CO₂ de cette époque est généralement estimé dans une plage de l’ordre de 400 à 600 ppm. GIEC AR6 — climat du Miocène
Nous sommes aujourd’hui à environ :
428 ppm.
NOAA — concentration mondiale de CO₂
Cela ne signifie pas que 428 ppm nous conduiront à +7,5 °C.
La Terre du Miocène était différente de la nôtre, ses calottes glaciaires étaient beaucoup plus réduites et son système climatique avait eu énormément de temps pour s’équilibrer.
Mais cette comparaison montre qu’une concentration élevée de CO₂ maintenue très longtemps peut conduire à un climat beaucoup plus chaud que celui observé quelques décennies après l’augmentation du CO₂.
Le climat actuel est encore un climat de transition.
Mais nos 428 ppm ne resteraient pas 428 ppm si nous arrêtions d’émettre
Si nous arrêtions d’émettre du CO₂, les océans et la biosphère continueraient à en absorber.
La concentration atmosphérique commencerait donc à baisser.
Le CO₂ n’a pas une durée de vie simple comparable à celle du méthane. Une partie disparaît de l’atmosphère relativement rapidement, une autre en plusieurs siècles, tandis qu’une fraction résiduelle persiste pendant des milliers à dizaines de milliers d’années.
Nous avons aujourd’hui environ 150 ppm de CO₂ supplémentaires par rapport aux quelque 278 ppm préindustriels.
Les modèles du cycle du carbone indiquent qu’après environ 1 000 ans, il pourrait encore rester dans l’atmosphère environ 15 à 40 % de cette perturbation initiale. GIEC — persistance du CO₂ atmosphérique
Très grossièrement, cela placerait alors la concentration vers :
300 à 340 ppm au lieu des 428 ppm actuels.
Ce n’est pas une prévision précise, mais cela montre pourquoi 428 ppm aujourd’hui ne signifient pas 428 ppm pendant dix mille ans si nous cessons d’émettre.
La question essentielle reste donc : quand allons-nous arrêter d’ajouter du CO₂ ?
Si nous savions que les émissions mondiales allaient rapidement tomber à zéro, nous pourrions mieux estimer le pic thermique futur.
Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Chaque année, des milliards de tonnes supplémentaires de CO₂ sont rejetées dans l’atmosphère.
Chaque vol aérien utilisant du kérosène, chaque litre d’essence ou de gazole brûlé, chaque tonne de charbon, de pétrole ou de gaz utilisée dans l’économie mondiale contribue, à des degrés différents, à ce cumul.
Il ne s’agit pas de réduire le problème aux comportements individuels : transports, énergie, industrie, bâtiments, agriculture et organisation générale de nos économies participent tous au phénomène.
Mais la physique reste la même :
tant que les émissions mondiales nettes de CO₂ restent positives, le réchauffement maximal continue à augmenter.
Nous ne savons donc pas encore si le monde s’arrêtera autour de 1,7 °C, 2 °C, 2,5 °C, 3 °C ou davantage.
Cela dépend en grande partie des émissions que nous allons encore ajouter.
L’été 2026 montre pourquoi quelques dixièmes de degré supplémentaires comptent
Ces chiffres pourraient sembler abstraits.
L’été 2026 en donne une illustration beaucoup plus concrète.
En France, il est devenu l’été le plus chaud observé depuis 1900, avec une température moyenne supérieure de 3,6 °C aux normales, devant 2003 et 2022.
La France a connu 53 jours de vague de chaleur au cours de trois épisodes successifs.
Environ 45 % du territoire français a dépassé au moins une fois 40 °C, et la sécheresse moyenne des sols a atteint un niveau sans précédent à l’échelle nationale. Météo-France — bilan de l’été 2026
Or l’agriculture réagit directement à ces extrêmes.
En juillet, le Centre commun de recherche de la Commission européenne avait déjà abaissé ses prévisions de rendement du maïs grain et du tournesol de 6 à 7 % après les vagues de chaleur et le manque d’eau en Europe occidentale et centrale. JRC — bulletin de juillet 2026
Un mois plus tard, les prévisions de rendement des cultures d’été étaient inférieures à la moyenne des cinq dernières années, jusqu’à −14 % selon les cultures, avec des pertes sévères et des échecs de récolte jugés probables dans les régions les plus touchées. JRC — bulletin d’août 2026
Ce n’est pas encore « l’effondrement de l’agriculture européenne ».
Mais la direction du risque est claire.
L’agriculture constitue l’une des limites les plus concrètes à notre capacité d’adaptation
Une voiture peut être climatisée.
Un logement peut, dans une certaine mesure, être isolé et refroidi.
On peut adapter les horaires de travail.
Mais une plante cultivée reste plusieurs mois dehors.
Elle doit fleurir, être fécondée, remplir ses grains ou développer ses fruits dans les conditions météorologiques réellement présentes.
Le rapport conjoint FAO–OMM sur la chaleur extrême et l’agriculture, publié en avril 2026, souligne que pour de nombreuses grandes cultures, les pertes de rendement commencent déjà lorsque les températures dépassent durablement environ 30 °C, avec altération des parois cellulaires, stérilité du pollen et stress oxydatif. FAO–OMM — chaleur extrême et agriculture
À mesure que les températures montent, les difficultés se cumulent :
chaleur excessive, sécheresse des sols, évapotranspiration accrue, besoins d’irrigation supplémentaires, disponibilité réduite en eau, mortalité du bétail, diminution des pâturages, incendies et parfois températures dépassant directement les limites physiologiques des cultures.
L’adaptation reste possible et indispensable : variétés plus résistantes, modification des calendriers, irrigation plus efficace, amélioration des sols, ombrage, déplacement de certaines cultures.
Mais elle possède nécessairement des limites.
Une agriculture capable de supporter 35 °C n’est pas automatiquement capable de supporter 40 °C.
Et une variété adaptée à 40 °C ne devient pas indifférente à 45 °C.
Le problème n’est pas seulement de perdre une récolte locale
Les systèmes alimentaires modernes reposent largement sur les échanges internationaux.
Une mauvaise récolte dans une région peut être compensée par de bonnes récoltes ailleurs.
Mais lorsque les événements extrêmes deviennent plus fréquents, plus étendus et plus intenses, le risque augmente que plusieurs grandes régions productrices soient affectées au cours d’une même campagne.
C’est alors que le problème change de dimension :
moins de production disponible, augmentation des prix, réduction des stocks, tension sur les marchés internationaux et concurrence accrue entre pays importateurs.
Les populations pauvres seraient touchées en premier.
Mais aucune société moderne n’est totalement isolée du prix et de la disponibilité de son alimentation.
C’est pourquoi l’agriculture constitue probablement l’un des domaines où quelques dixièmes de degré supplémentaires deviennent beaucoup plus concrets qu’une simple courbe de température mondiale.
Deuxième partie — Pour aller plus loin
Pourquoi la température ne redescend-elle pas immédiatement après zéro émission ?
Deux phénomènes se produisent simultanément.
D’un côté, l’océan n’est pas en équilibre thermique avec l’atmosphère. Il continue donc à absorber et redistribuer de la chaleur.
De l’autre, lorsque les émissions de CO₂ cessent, les océans et la biosphère continuent à absorber du carbone atmosphérique. La concentration diminue et le forçage radiatif du CO₂ baisse.
Dans les modèles climatiques, ces deux effets sont d’amplitude assez proche.
C’est ce que l’on appelle le Zero Emissions Commitment, ou ZEC.
Le GIEC conclut qu’après l’arrêt des émissions de CO₂, l’évolution supplémentaire de température est probablement faible, mais son signe à quelques décennies demeure incertain. GIEC AR6 — Zero Emissions Commitment
Une étude publiée en 2025 obtient après 50 ans :
−0,19 °C [−0,44 à +0,04 °C].
Borowiak et al. — estimation du ZEC, 2025
Cela suggère un refroidissement lent après le pic, mais certainement pas un retour rapide aux températures préindustrielles.
Pourquoi les aérosols compliquent-ils le début de la trajectoire ?
Une réduction très rapide de l’utilisation des combustibles fossiles réduirait simultanément les émissions de particules.
Or les aérosols soufrés exercent actuellement un forçage refroidissant.
Contrairement au CO₂, ils disparaissent très rapidement de l’atmosphère.
Dans une expérience où toutes les émissions anthropiques sont supprimées instantanément, la perte de ce refroidissement peut provoquer pendant la première décennie environ :
+0,25 à +0,5 °C de réchauffement supplémentaire
dans les simulations historiques, avec une forte dépendance à l’incertitude sur le forçage réel des aérosols. Matthews & Zickfeld — réponse à l’arrêt des émissions
Cette expérience est évidemment artificielle.
Une transition énergétique progressive produit une trajectoire plus complexe.
Elle montre néanmoins pourquoi il serait trop optimiste d’imaginer qu’au moment où les émissions atteignent zéro, la température s’immobilise immédiatement au dixième de degré près.
Combien de temps dure le plateau ?
Il n’existe pas de durée unique.
À l’échelle de quelques décennies, la température devrait rester très proche du maximum atteint.
À 50 à 100 ans, plusieurs études trouvent plutôt une légère tendance au refroidissement, mais avec une dispersion importante entre modèles.
À l’échelle de plusieurs siècles, le réchauffement supplémentaire lié aux émissions historiques de CO₂ apparaît proche de zéro, tandis que les scénarios atteignant zéro émission nette de l’ensemble des gaz à effet de serre conduisent progressivement à un refroidissement. Tarshish, Jeevanjee & Fung — Nature Climate Change, 2026
Il est donc préférable de parler d’un :
pic ou quasi-pic sur quelques décennies, suivi d’un long plateau et d’une tendance générale au refroidissement lent.
ECS et ESS : pourquoi le Miocène peut être beaucoup plus chaud
L’ECS, ou Equilibrium Climate Sensitivity, décrit le réchauffement correspondant à un doublement du CO₂ une fois les principales rétroactions rapides équilibrées.
Le GIEC retient une valeur centrale proche de :
3 °C [2,5 à 4 °C] par doublement de CO₂.
GIEC AR6 — résumé pour les décideurs
L’ESS, ou Earth System Sensitivity, inclut des transformations beaucoup plus lentes : grandes calottes glaciaires, végétation, albédo continental et autres composantes du système Terre.
Elle peut donc être sensiblement supérieure.
C’est ce type d’état climatique de très long terme qui rend les périodes géologiques comme le Miocène particulièrement intéressantes.
Que donneraient 428 ppm réellement maintenus pendant des millénaires ?
Le niveau préindustriel était d’environ 278 ppm.
Les 428 ppm actuels correspondent à environ 0,62 doublement de CO₂.
Avec l’ECS centrale du GIEC, le CO₂ seul correspondrait à un équilibre de l’ordre de :
+1,9 °C [environ +1,6 à +2,5 °C].
Mais si 428 ppm étaient maintenus très longtemps et si l’on inclut certaines rétroactions lentes du système Terre, les estimations paléoclimatiques permettent des valeurs sensiblement supérieures.
Une étude publiée en 2025 à partir du Pléistocène conduit, appliquée aux 428 ppm actuels, à un ordre de grandeur de :
environ +4 °C, avec une incertitude de plusieurs degrés.
Nature Communications — sensibilité du système Terre au Pléistocène
Ce chiffre ne représente pas le réchauffement aujourd’hui inévitable.
Il décrit une autre expérience :
une atmosphère maintenue à 428 ppm suffisamment longtemps pour laisser évoluer l’ensemble du système Terre.
Que nous dit précisément le Miocène ?
La nouvelle étude de septembre 2026 estime l’Optimum climatique du Miocène à : Zhu et al. — Nature Communications, 2026
+7,5 °C par rapport au préindustriel.
Le CO₂ de cette période est généralement estimé entre 400 et 600 ppm.
Une simple mise à l’échelle logarithmique avec une hypothèse centrale de 500 ppm donnerait environ +5,5 °C pour 428 ppm.
Mais cette valeur ne doit pas être considérée comme une prévision.
Le Miocène possédait des calottes, une végétation, une circulation océanique et un albédo différents.
Son intérêt est ailleurs :
il montre la puissance des rétroactions lentes lorsque le système Terre dispose de milliers d’années pour répondre à une concentration élevée de CO₂.
Le message essentiel
Le changement climatique ne possède pas un interrupteur permettant de revenir instantanément en arrière.
Même après l’arrêt des émissions, il resterait probablement :
- un pic ou quasi-pic thermique sur les premières décennies ;
- éventuellement quelques dixièmes de degré supplémentaires si la disparition des aérosols est rapide ;
- une longue période proche du maximum atteint ;
- puis une baisse lente de la température moyenne ;
- tandis que l’océan profond, les calottes glaciaires et le niveau marin continueraient à évoluer beaucoup plus longtemps.
Mais la question déterminante se situe avant cela :
à quelle température atteindrons-nous finalement zéro émission nette ?
C’est ce que nous ne savons toujours pas.
Car aujourd’hui, nous continuons à brûler massivement des énergies fossiles.
Chaque année supplémentaire d’émissions augmente le cumul de CO₂ et donc le niveau de réchauffement auquel nous devrons finalement nous stabiliser.
L’été 2026 a montré en France et en Europe ce que quelques degrés supplémentaires lors des extrêmes peuvent déjà signifier pour les sols, l’eau, les cultures et les pâturages.
Il ne démontre pas que l’agriculture mondiale est sur le point de s’effondrer.
Il montre en revanche que les marges de sécurité diminuent.
La question climatique devient alors très concrète.
Il ne s’agit plus seulement de savoir quelle température moyenne supportera un être humain disposant d’un logement climatisé.
Il s’agit de savoir dans quelles conditions nous pourrons continuer à produire suffisamment de blé, de maïs, de riz, de fruits, de légumes, de fourrage et d’eau pour plusieurs milliards d’êtres humains.
Les plus pauvres seront les premiers touchés par les pénuries et la hausse des prix.
Mais une crise suffisamment importante de la production agricole mondiale finirait nécessairement par dépasser les frontières sociales et nationales.
Nous ne savons pas encore jusqu’où nous allons réchauffer la Terre, parce que nous n’avons pas encore cessé de l’obliger à se réchauffer.
Et plus nous attendons, plus la température à laquelle il faudra finalement stabiliser le climat sera élevée — et plus l’adaptation de nos systèmes agricoles, hydriques et sociaux deviendra difficile.